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12/02/2009

Dézinguage en règle du charabia sarkozyste

Dézinguage en règle du charabia sarkozyste

Jean-François Couvrat, ré-informateur économique sur le blog Déchiffrages, commente l'intervention présidentielle du 5 février dernier. Et dénonce les chiffres frelatés du discours et le n'importe quoi de la réflexion sarkozyste.


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Le bêtisier qui suit provient de la prestation télévisée de Nicolas Sarkozy, le 5 février. On peut évidemment en ricaner. On peut aussi s’interroger. Un Chef d’Etat peut-il déterminer et conduire une bonne politique, si le n’importe quoi nourrit sa réflexion et son discours, si des chiffres frelatés fondent son diagnostic, s’il connaît aussi mal le pays qu’il prétend diriger ?

1 – Services non compris

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Pour relancer l’économie paralysée par la crise, le Premier ministre britannique Gordon Brown a décidé se soutenir la consommation, en abaissant de 2,5 point le taux de la TVA. Pourquoi le président Sarkozy, lui, a-t-il exclusivement « parié » sur l’investissement ?

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« Si les Anglais ont fait cela, répondit-il, c’est parce qu’ils n’ont plus d’industrie, à la différence de la France (…). Les services pèsent pour 15% du PIB anglais. Ils pèsent pour 3% du PIB français. Tant mieux. (…) Gordon Brown ne peut pas faire ce que j’ai fait avec (…) un certain nombre d’industries parce qu’ils n’en ont plus. »

Il est vrai que la part de l’industrie manufacturière dans le PIB britannique a beaucoup diminué depuis vingt ans. Celle de l’’industrie française aussi. L’ironie services-dans-va.1234014728.PNGveut que l’industrie pèse exactement le même poids dans le PIB des deux côtés de la Manche, soit 12,6% selon l’OCDE (cliquez sur le graphique pour le lire en pleine page).

Quant aux services, ils occupent en France une part prépondérante du PIB : 77,3% - et non pas 3% ! Cela place la France au deuxième rang derrière le Luxembourg parmi les trente pays de l’OCDE, devant les Etats-Unis et… le Royaume Uni (76,2% et non pas 15%).

Ignorer ces chiffres ne serait pas grave. Se tromper à ce point dans les ordres de grandeur est stupéfiant.

2 – Perseverare diabolicum

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Nicolas Sarkozy a également justifié son opposition à une baisse de la TVA en se gaussant d’un échec britannique :

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« Le jour où les Anglais ont décidé de réduire de deux points la TVA [c’est 2,5 point en fait, mais le président n’est pas à cela près], un certain nombre de responsables politiques se sont précipités pour dire : C’est ce qu’il faut faire. La consommation, depuis, en Angleterre, non seulement n’a pas repris mais elle continue à baisser. »

On se demande bien d’où lui vient cette certitude. L’Office for National Statistics a publié le 23 janvier des chiffres indiquant le contraire (cliquez sur le graphique). Au Royaume Uni, la consommation des ménages en produits manufacturés s’est accrue de 2,6% de novembre à décembre 2008, et de 4,3% de décembre 2007 à décembre 2008.

C’est en France, selon l’Insee, qu’on enregistre une baisse de la consommation : -0,9% de novembre à décembre conso-menages-france-dec-dec.1234014973.png2008 ; -1,7% de décembre 2007 à décembre 2008. Le président l’ignorerait-il ?

Se tromper une fois, passe encore. C’est l’insistance qui inquiète. Car François Fillon a tenu exactement le même discours le 27 janvier à l’Assemblée nationale, sortant de son chapeau un chiffre spectaculaire : au premier mois de baisse de la TVA, les Britanniques auraient, affirma-t-il, réduit leur consommation « de 3,3% ». Le gouvernement aurait-il abandonné sa réflexion politique à une officine de communicants ? Errare humanum est. Perseverare diabolicum.

3 – Mandarin Curaçao

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Dans son bêtisier personnel, le Chef de l’Etat semble disposer d’un outil universel. Un gadget qu’il avait déjà utilisé le 24 avril 2008 et qu’il a ressorti le 5 février 2009. C’est le fameux partage - idéal selon lui - des profits des entreprises en trois tiers : un tiers pour les actionnaires, un tiers pour l’investissement, un tiers pour les salariés.

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Le président en oublie le quatrième tiers, celui des impôts. De sorte que son partage idéal rappelle la recette du Mandarin-Curaçao du Bar de la Marine, dont César instruisait ainsi Marius : « Un tout petit tiers de curaçao, un tiers de citron un peu plus gros, un BON tiers de Picon, enfin un GRAND tiers d’eau ».

Parle-t-il des profit hors taxes ? Admettons-le. Cela ne donne pas plus de sens à cette proposition. L’analyse en avait été faite il y a près d’un an aux plus anciens lecteurs de Déchiffrages, à partir des comptes nationaux de 2005 et, pour la même année, des statistiques sur la part des profits aujourd’hui versée aux salariés : l’intéressement, la participation, les plans d’épargne entreprise, enfin les plans d’épargne retraire collectifs. C’est ici.

En 2005, les entreprises non financières avaient fait 207 milliards d’euros de profits hors taxes ainsi répartis : 70 milliards pour les actionnaires, 123 milliards pour l’autofinancement des investissements, 14 milliards pour les repartition-actuelle-des-profits-des-enf.1234015180.pngsalariés. Les actionnaires ont donc perçu, d’ores et déjà, le tiers que Nicolas Sarkozy leur destine. Pour rééquilibrer le reste selon le cocktail présidentiel, il faudrait diminuer la part consacrée aux investissements de 56 milliards, et augmenter d’autant la part de salariés.

Une telle option a-t-elle le moindre sens, pour qui prétend relancer l’activité par l’investissement ?

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Post Scriptum

Ce post a donné lieu à un intense débat qu’il convient d’éclairer sur certains points.

A propos de la TVA britannique :

Déchiffrages présente d’abord toutes ses excuses à Anakin. Gordon Brown a réduit le taux de la TVA de 17,5% à 15% le 1er décembre, ce qui fait bien 2,5 points et non pas 1,5 point comme écrit par erreur dans la version initiale du post. En tous cas, une telle baisse n’est pas incohérente avec une diminution des ventes de détail en valeur de 2,6%.

A Nemessos et à Bibi : la dernière statistique britannique est celle de décembre. Elle prend donc bien en compte la baisse de la TVA, intervenue le 1er du mois. S’il n’existait aucune statistique prenant en compte cette baisse, Nicolas Sarkozy aurait dû lui-même s’abstenir à ce sujet.

A Mangane et quelques autres : Ce post ne discute pas de l’efficacité d’une baisse de la TVA pour relancer la consommation. Il se borne à souligner que les seules statistiques britanniques aujourd’hui disponibles devraient interdire de prétendre que c’est un échec.

A propos de l’autofinancement des entreprises :

A Elodie et à Paul : La question n’est pas de savoir quelle part de l’investissement est autofinancée, mais quelle part des profits est consacrée à l’autofinancement des investissements. C’est dans ces termes que le Président a lancé le débat.

A Raphaël : Il est toujours possible de parler de répartition de quelque chose, si ce quelque chose est divisible. En l’occurrence, c’est le Président qui parle de partage des profits. Le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits est une autre question – en principe… J’écris « en principe », parce que, bien entendu, il pourrait être tentant de transférer une partie des salaires vers les profits, et de distribuer ensuite cette partie aux salariés. Ce serait du salaire au rabais, car exonéré de charges sociales.

A Brutus : Une petite révision de votre cours d’arithmétique s’impose.

A propos des services financiers et des services en général :

Voici le décryptage intégral du passage incriminé :

Nicols Sarkozy.- Si les Anglais ont fait cela [la baisse de la TVA], c’est aussi parce qu’ils n’ont plus d’industrie, à la différence de la France. Parce que l’Angleterre, il y a 25 ans, a fait le choix des services et notamment des services financiers. Les services pèsent pour 15% dans le PIB anglais. Ils pèsent pour 3% dans le PIB français. Tant mieux. Mais vous imaginez bien que c’est pas parce qu’on coordonne qu’on doive mettre en œuvre la même politique.« Gordon Brown ne peut pas faire ce que je fais avec les constructeurs automobiles, avec la filière bois, ou avec ce que nous allons faire dans le bâtiment et dans un certains nombre d’industries parce qu’ils n’en ont plus.

« Mais c’est intéressant de voir cela. Lorsque les Anglais ont décidé de baisser de deux points la TBA, un certain nombre de responsables politiques se sont précipités pour dire : c’est ce qu’il faut faire. La consommation, depuis en Angleterre, non seulement n’a pas repris, mais elle continue à baisser

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Le propos présidentiel est assez clair. Il s’agissait d’expliquer le choix du Premier ministre britannique par l’absence d’industrie au Royaume Uni, contrairement à la France. Or la part de l’industrie manufacturière dans le PIB est exactement le même en France et au Royaume Uni, soit 12,6% du PIB.

Certains commentaires rétorquent que le Président parlait en fait exclusivement des services financiers. Ce n’est pas aussi clair que ça dans le texte de son intervention. Mais admettons-le. La part des services financiers atteint 8,6% du total de la valeur ajoutée brute britannique, contre 4,9% en France, soit une différence de 43% par rapport à la référence services-financiers-et-aux-entreprises-dans-va.1234122349.PNGbritannique (cliquez sur le premier graphe pour le lire en pleine page). Les chiffres cités par Nicolas Sarkozy (3% pour la France, 15% pour le Royaume Uni) indiquent une différence du simple au quintuple.

Au demeurant, Si l’on ajoute les services aux entreprises aux services strictement financiers, comme on le fait souvent, la France fait plus que se rattraper, comme l’indique le second graphe ci-contre.

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