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13/02/2009

Chercheurs: face au mépris, la colère

Chercheurs: face au mépris, la colère

Mardi 10 février, piqués au vif par l'attitude de Sarkozy, qu'ils tiennent pour du mépris — ou, au mieux, de la provocation, les chercheurs étaient dans la rue.



(photo : marc_monticelli - Flickr - cc)
(photo : marc_monticelli - Flickr - cc)
Pendant que Valérie Pécresse leur criait son amour devant l’Assemblée nationale, les universitaires soutenus par les étudiants défilaient en direction de la place Bourbon. C’est que nos cerveaux qui ont pourtant un cœur  rejettent en bloc «les preuves d’amour» que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche entend «leur apporter tous les jours». Les scientifiques ont le sens de la mesure et celle que leur prépare la fille du professeur Dominique Roux en les cajolant les hérisse. Le décalage entre son discours et les actes les a fait descendre en masse dans la rue en ce glacial mardi 10 février. 

« Elle va trop loin, c’est du mépris», note froidement dans le cortège une professeure d’économie de Paris XII Val-de-Marne. « Je pense que les gens au pouvoir n’ont pas le sens du débat et des autres, je n’ai jamais vu ça ! », s’indigne une dame à cheveux gris du CNRS qui avant de prendre sa retraite a tenu à manifester une dernière fois son désaccord. « Le problème, c’est cette accumulation de changements autoritaires décidés depuis un an par les conseillers du Président de la République sans tenir compte des remarques qui sont faites tant par les instances- pourtant en grande partie nommées par le gouvernement lui-même- que par des collectifs représentatifs », rationalise une sommité de l’Institut des hautes études scientifiques. Le ténor de l’école mathématique française, l’une sinon la meilleure du monde, souligne que l’ensemble du Conseil scientifique du CNRS—  dont la moitié des membres sont pourtant désignés d’en haut— s’est « associée à la forte émotion des personnels de la recherche provoquée par le discours du Président de la République du 22 janvier 2009». Les sages ont dénoncé à l’unanimité « l’énoncé de contrevérités manifestes appuyées sur des éléments partiels et des erreurs concernant la recherche, et notamment en ce qui concerne son mode d’évaluation». Ce discours présidentiel leur «  semble procéder de la provocation ».

Des chercheurs vexés
En tout cas, il est gravé dans les têtes et parfois détourné sur les tee-shirts des manifestants qui arpentent le pavé sous la pluie gelée. Une jeune femme porte sur son dos l’inscription : « Enseignante feignante, chercheuse médiocre, historienne inutile, universitaire non rentable et… en plus en grève ». Une autre arbore un écriteau « je ne suis pas un ours, je ne grogne pas».  Une troisième « le temps est pourri, le gouvernement aussi». Il faut être fou pour croire qu’un chercheur -enseignant qui gagne 1800 euros par mois avec un Bac+8, va accepter en prime de perdre sa liberté. « Sarkozy en thérapie», s’époumonent les membres d’une UFR de psychologie. Alors que le décret Pécresse octroie aux Présidents d’Université des pouvoirs démesurés, neuf  d’entre eux ont lancé le 9 février «l’appel de la  Sorbonne» pour exiger le retrait de tous les projets de réformes controversées. Pour le monde universitaire, les enjeux sont énormes. Sous la bannière Paris VII, les têtes des filières scientifiques s’échauffent en marchant. Morceaux choisis :

Un physicien nucléaire :« Nous ne voulons pas que les mauvais chercheurs fassent uniquement de l’enseignement parce que par principe à l’Université ce sont les meilleurs chercheurs qui aiment  enseigner ».

Un biophysicien : « La modulation, nous la pratiquons déjà entre collègues, mais nous ne voulons pas qu’elle devienne une sanction imposée par notre dirlo. On ne peut pas dire comme Nicolas Sarkozy que l’on veut mettre l’Université au centre du système de recherche et d’enseignement et parallèlement transformer l’Université en crèche pour post ado ».

Un mathématicien : « Contrairement à ce qu’on affirme ici ou là, nous ne refusons pas l’évaluation. D’ailleurs personne n'est autant évalué que les chercheurs, à part peut-être les sportifs. L’échelle de notation par les pairs est la plus étendue qui soit. Elle va de nul : travail trivial, ou sans intérêt, ou résultats faux parce que la procédure expérimentale est viciée... à plus l'infini : découverte scientifique d'importance majeure. Qui d'autre que des scientifiques travaillant dans le même domaine peut porter un tel jugement ? »

Un spécialiste de la théorie des groupes : « Le gouvernement veut singer les Universités américaines sans en avoir les contraintes : là-bas l’évaluation se fait par les pairs et leurs budgets n’ont aucune communes mesures avec les nôtres. La prestigieuse Harvard à elle seule dispose de presque autant d’argent que toute la recherche française ».

Le mathématicien : « Je voudrais bien être évalué comme mon fils mathématicien à Boston : il a été bien noté et il a reçu en plus de son salaire 100 000 dollars pour s’acheter du matériel,  embaucher un post-doc ou ce qu’il veut ! »

Le spécialiste de la théorie des groupes : « La présence policière est parfaitement disproportionnée comme si on se préparait à des manifestations plus dures. Les CRS nous ont barré la route de l’Assemblée et toutes les rues adjacentes avec des grilles nous obligeant à remonter sur un kilomètre le flux descendant des manifestants. Le chef de l’Etat en s’attaquant à un maillon qu’il croit faible veut faire passer un message à la nation ».

«Non à l'université bling bling»
En début de cortège, sous la banderole « non à l’université bling bling», les enseignants - chercheurs de l’Université du Maine au Mans se prennent en photo. L’ambiance est bon enfant. Jusqu’à ce que, alors que la manif touche à sa fin, les CRS avisent la banderole « bling bling ».

Professeur, Directeur Adjoint du Laboratoire d'Acoustique de l'Université du Maine (LAUM), Rachid  El Guerjouma raconte la suite : « Quelques CRS courent devant nous. On croit au début qu'ils coursent  quelqu'un ou qu'ils ont loupé leur bus… Eh non, c'est nous qui sommes ainsi pris à partie, subitement dangereux. Ils nous encerclent en quelques secondes. Les questions fusent : où allez-vous ? revenez sur vos pas ! On nous demande d'enlever nos badges (très subversifs puisqu'il est écrit dessus : UNIVERSITE DU  MAINE). "Qu'est-ce qu'on fait ? y'en a un qui s'énerve", demande le chef de section au talkie-walkie ». L’ordre a du être de laisser filer.  Les chercheurs-enseignants  ont donc pu repartir en courant rejoindre leur car.  C’est bon pour cette fois, mais qu’on ne vous y reprenne pas à faire des calicots « bling bling ». C’est, apparemment, une grave insulte à la République…


Vendredi 13 Février 2009 - 12:57

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