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20/03/2009

Manifs : l'impuissance face à la colère

Manifs : l'impuissance face à la colère

La puissance des manifestations rend encore plus patents le désarroi et l'impuissance des élites à penser la crise et à définir une politique qui fasse autre chose que d'attendre le retour miraculeux de la croissance.



Photo Lauren Goldenberg
Photo Lauren Goldenberg
« Un léger retrait. » Un léger retrait du nombre de grévistes. Voilà tout ce que le gouvernement trouve à dire à propos du mouvement d’hier.
Nous vivons la crise du siècle. Des dizaines et des dizaines d’usines sont, partout en France, touchées par des plans sociaux, des restructurations et des fermetures, qui montrent l’échec lamentable du plan de relance. La frilosité des banques sur le crédit ne se dément pas, tandis que les bonus pleuvent en lose d comme à la Société Générale, ainsi que l'a révélé le site Mediapart.
Le Président est aux Abonnés absents, c’est-à-dire à Bruxelles. Le Premier ministre « occupe le terrain » à la télévision, pour annoncer… qu’il n’a rien à dire. Et le conseiller social de Nicolas Sarkozy se réjouit de ce que le nombre de grévistes a baissé de 4 à 4%....
Quelle dérision, quel aveu d’impuissance ! Quelle démonstration de leur incapacité à comprendre ce qu’il se passe et à imaginer les décisions qui s’imposent ! Chaque jour nous apporte de nouveaux indices de ce que tous, patrons de grands groupes, politiques, experts et économistes, se contentent d'espérer le retour au fonctionnement antérieur comme s'il était un idéal et comme si ce n'était pas ce système qui avait provoqué la crise actuelle !
Il faut dire qu’en face, ni le mouvement social ni la gauche ne fournissent beaucoup plus d'outils pour comprendre ou enrayer la crise, même si, ce matin sur France Inter, Martine Aubry a évoqué la nécessité de changer de cap. Ils proposent que l’Etat soit plus généreux et d'augmenter les salaires sans expliquer comment on peut y parvenir dans le système actuel. Ce serait, certes, appréciable pour les chômeurs et les salariés les plus pauvres. Mais cela relève du soulagement de la misère, pas d'une politique alternative.
Il faut bien se rendre à l’évidence : il n’y a pas dans les classes dirigeantes, à droite comme à gauche, de vision claire de cette crise. La droite croit qu’il convient de faire le gros dos et d’attendre le retour de la croissance. Ecoutez les ministres et les responsables de l’UMP : ils perçoivent l’économie comme la météo. En gros, il faut se protéger le mieux possible en attendant le retour du beau temps (de la croissance). En face, l’opposition réclame encore plus de protection, plus d’indemnités, plus de formation, et parfois (non sans cohérence) plus d'impôts ou une relance de la consommation qui est en train de montrer sa faillite en grande Bretagne… Quant aux syndicats, ils font le job en mettant en valeur leur responsabilité, c'est-à-dire leur capacité à canaliser la révolte....

Trou d'air ou crise du système
Pourtant, une réalité se détache nettement de la journée d’hier, que personne ne fait mine de voir : une partie de la protestation est une protestation de désespoir. A la tête des manifestations, surtout dans ces petites villes anciennement rurales qui font le tissu industriel français, des dizaines de milliers d’ouvriers étaient en tête. A Compiègne, une note interne du Medef, exhumée par Rue89, montre que plus de 8 000 des 45 000 emplois industriels de l'agglomération sont menacés. Voilà le premier enjeu de cette crise : soit nous laissons les usines fermer une à une et le travail  industriel quitter la France, avec toutes les conséquences que l’on sait (baisse des activités de service notamment), soit nous sommes en mesure de changer de politique économique.
Soit nous croyons que la crise est la conséquence de quelques excès bancaires qu’il convient de corriger afin de favoriser le retour à la normale (le retour à la normale étant le retour à une croissance molle poussive…) ; soit nous comprenons que la crise bancaire et les subprimes ne font que traduire une faiblesse structurelle de la demande qui provient d’une division du travail mortelle pour les sociétés développées et faussement émancipatrice pour les pays émergents.

Dérégler la dérèglementation
Quelle est cette division du travail ? Aux pays émergents la production, aux pays développés le commerce et la recherche. La crise du crédit ne résulte que des bricolages des banquiers (la titrisation) pour distribuer aux classes moyennes des revenus qu’ils ne gagnent plus. Et cette situation découle de l’organisation du monde : la concurrence des territoires pour attirer les industries, les coûts salariaux comme variable principale d’ajustement, le libre échange intégral comme horizon économique exclusif, les bulles successives comme moteur du système.
Ce sont ces principes d’organisation du système qu’il faut remettre en cause. D’où le levier du protectionnisme européen pour maintenir le travail industriel et dérégler la mondialisation telle qu’elle a fonctionné jusqu’à présent.
Reste alors à définir quel protectionnisme. Plusieurs options s’offrent à nous : le recours aux taxes d’importation contre les pays qui pratiquent le dumping social ; la pénalisation des pays qui dévaluent leur monnaie en permanence pour maintenir un avantage compétitif, comme le propose un blogueur; le reversement aux pays producteurs des taxes collectées pour leur permettre d’améliorer le niveau de vie des populations locales. Si Nicolas Sarkozy allait défendre ce genre d'option à Bruxelles, nul doute qu'il serait davantage compris. Hélas... Lui aussi s'en remet aux économistes qui se repassent indéfiniment le film de la crise 1929 comme s'il permettait de trouver la solution.
Convaincre nos partenaires de ces options prendra du temps ? C’est vrai. D’où la pertinence de la proposition d’un grand emprunt européen (ou d’Etat) pour se donner du temps.  Pour le reste, ce sont nos chercheurs  et  nos experts les plus lucides qu'il faut mobiliser pour imaginer une politique industrielle alternative puisque, décidément, nos économistes ont bien trop partie liée avec le système pour être utile à la société.

Faute d'un plan crédible de ce type, faute de messages clairs indiquant que les élites ont compris que le système ne doit plus fonctionner comme avant, les salariés et les chômeurs peuvent très bien se radicaliser, comme on en voit ici et là les prémices dans des affrontements, tels ceux de Saint-Nazaire,  de Grenoble ou de Toulouse. Ce que portent les manifestations de janvier et de mars, c'est la conviction, même confuse, qu'il faut changer le système, qui s'exprime notamment dans la révolte contre l'injustice, contre les bonus, les banques, etc. Aux dirigeants de se montrer à la hauteur de cette exigence.


Vendredi 20 Mars 2009 - 08:48
Philippe Cohen

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