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10/08/2009

Frédéric Lordon, économiste critique, invité de Maja Neskovic

"J'ai théorisé ma condition de cocu de l'histoire"

Frédéric Lordon, économiste critique, invité de Maja Neskovic

"Avec la crise, j'ai cru qu'à la télé, dans les journaux, ça allait changer. Qu'on allait tous les virer, ceux qui étaient censés nous informer mais qui n'avaient rien vu venir, les experts qui se succédaient sur les plateaux pour nous dire que le marché ça s'autorégulait et qu'il ne fallait pas s'inquiéter. J'ai attendu l'émission spéciale en direct présentée par Marie Drucker, Arlette Chabot et Laurence Ferrari, où ils seraient tous tout nus et où on leur repasserait leurs déclarations de l'époque. J'ai attendu, attendu, et rien n'est venu."

Puisque "rien n'est venu", @si a donné carte blanche à Maja Neskovic, ancienne enquêtrice d'Arrêt sur Images et observatrice (déçue) du traitement médiatique de la crise financière. Pour éclairer d'un oeil neuf les questions économiques, et pour mettre (métaphoriquement) tout nus les experts, politiques et "faiseurs d'opinion" habitués des plateaux télé, Maja a choisi d'inviter l'économiste Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS. Daniel Schneidermann est présent sur le plateau au titre de chroniqueur.

Acte 1 - La condition de "cocu" des économistes hétérodoxes

Si les habitués du Monde diplomatique, de l'émission de Daniel Mermet Là-bas si j'y suis ou du site Acrimed ont des chances de connaître ses analyses, Frédéric Lordon n'intervient presque jamais, en revanche, dans les médias plus "grand public" (chaînes de télévision, quotidiens nationaux, ...). Les journalistes auraient-ils du mal à trouver son numéro de téléphone ?

Que nenni : "J'ai reçu un certain nombre de sollicitations, mais je les ai déclinées à 95%", explique l'économiste. "Venir faire le mariole pendant deux minutes dans un magazine, découpé en tranches de salami, ou pour dix secondes au journal télévisé, ça ne m'intéresse pas."

Un refus qui laisse le champ libre à des discours plus orthodoxes. Mais Lordon s'y est résigné : "En tant qu'économiste critique, j'ai théoriséaussi bien dans le plan de la théorie que dans le plan des interventions politiquesma condition, et peut-être même ma vocation, de cocu de l'histoire."

Comment une pensée radicale peut-elle être récupérée par des penseurs "mainstream" ? Lordon s'explique picto

 

Acte 2 - Strauss-Kahn, les banquiers, le goudron et les plumes

"A vous de juger", sur France 2, fait partie des émissions françaises qui ont interrogé les dirigeants politiques à propos de la crise. Le 26 mars 2009, Arlette Chabot recevait ainsi le patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn.

L'interview de DSK par la directrice de l'information de France 2 n'est pas du goût de Lordon : "Arlette Chabot est connue pour ses questions acérées, qui doivent avoir à peu près le tranchant d'une asperge", diagnostique l'économiste. Oui, mais comment interroger DSK avec plus de pertinence ?

"La question à lui poser, c'est : « Mais n'auriez-vous pas un peu contribué sur les bords à nous foutre dans cette merdouille, par hasard ? »", estime Lordon.

Mais plutôt que les politiques, ce sont les banquiers et les traders qui ont été désignés comme responsables. "Oui, les banquiers et les financiers, on a envie de les raccompagner à la sortie de la ville sur un rail, avec du goudron et des plumes." Mais si on s'en tient à cette analyse, "on loupe tout à la question de la responsabilité", assure Lordon ...

... qui ponctue son explication d'une très belle métaphore sur les joueurs de rugby picto

Acte 3 - Vrais et faux prophètes de la crise

Marc Touati, patron de la société d'investissement "Global Equities", fait partie des experts financiers les plus interviewés par les journaux télévisés à propos de la crise. Pourtant, en mars 2008, ce même Touati diagnostiquait un redémarrage de l'économie américaine "à partir du troisième trimestre" - autrement dit, en plein crash.

Pourtant, "ça n'était pas une performance hors du commun" de prévoir le scénario de la crise, assure notre invité. Daniel, qui a révisé son Lordon avec assiduité, ressort un article publié en septembre 2007 dans le Monde Diplomatique, "Quand la finance prend le monde en otage". L''économiste y pointait déjà les risques de la fameuse "titrisation".

Que les "experts-qui-n'ont-rien-vu-venir" le veuillent ou non, "cette crise reproduit les mécanismes éternels des marchés de capitaux spéculatifs", estime Lordon. Quant à la dérèglementation financière, il la tient pour "un cas d'ignorance crasse des enseignements les plus massifs de l'histoire économique."

Au fait, connaissez-vous le successeur du "Touati", le "Bouzou" ? picto

Acte 4 - Les retourneurs de veste et la "compote intellectuelle" de Nicolas Baverez

Si certains "experts", à l'image de Marc Touati, se trompent, d'autres préfèrent une méthode plus radicale : ils retournent leur veste, en changeant radicalement de discours en fonction des fluctuations de l'économie mondiale. C'est par exemple le cas de Jean-Marc Sylvestre, journaliste économique qui officie sur TF1.

"Les experts accommodent le choc chacun à leur manière", analyse Lordon, qui distingue trois catégories : celle (plutôt rare) des "économistes qui persévèrent dans leur position première", celle des "gens qui ont pris la grosse baffe, mais qui cherchent malgré tout à récupérer un peu de leur assise" (au risque d'aboutir à une "compote intellectuelle sans issue", comme Nicolas Baverez), et enfin, la plus nombreuse, celle des "retourneurs de veste".

Mais après tout, ces experts sont-ils écoutés ? Daniel lance notre invité sur la délicate question de l'influence réelle des "faiseurs d'opinion".

Et si Yann Barthès "faisait l'opinion" davantage que Jean-Marc Sylvestre ? picto

Acte 5 - Pourquoi Jon Stewart n'est-il pas français ?

Et si le rêve de Maja, de confronter les "experts" médiatiques à leurs erreurs, se réalisait ... aux Etats-Unis ? En mars 2009, l'humoriste Jon Stewart recevait dans son Daily Show Jim Cramer, journaliste financier qui anime une émission sur la finance, et lui faisait revisionner certains de ses conseils (mal avisés) de placements en bourse. "Stewart, en interrogeant ainsi Cramer, fait un travail de journaliste", concède Lordon.

Mieux : son Daily Show remporte généralement de beaux succès d'audience. Ce qui rend d'autant plus incompréhensible le fait qu'aucune chaîne française n'ait transposé ce concept, s'étonne Daniel : "Toutes ces chaînes, y compris TF1, M6, Canal+, qui sont des entreprises privées, avec un cours d'action, ne se conforment pas à la loi du marché !"

Pour Lordon, il existe effectivement de multiples logiques à l'oeuvre dans ces chaînes : "TF1 combine les critères de maximisation du profit avec ceux d'un agenda idéologique à pousser".

Et si TF1 proposait à Lordon, chaque soir, de tenir une tribune libre à la Stewart ? Ecoutez la réponse de l'intéressé picto

Source :

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=2152

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