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02/08/2009

Débat sur l’émission monétaire

Débat sur l’émission monétaire- J.M.Harribey (ATTAC) / A.J. Holbecq

Cher Jean-Marie Harribey,

N’étant pas inscrit sur les listes d’échange d’Attac, je rends quelques amis également destinataires de ce courriel, en espérant que vous ou eux pourront transférer ma réponse sur les listes “local”, “orientation”, “talk” et “discutez”

Vous avez émis, à l’attention de ces listes, une critique concernant notre dernier livre ” La dette publique une affaire rentableEditions Yves Michel. C’est tout à fait  légitime.

Je me permets de simplement répondre ici en quelques mots, mais je souhaite d’abord rappeler que je n’ai nullement l’intention de me comparer à des professionnels de l’enseignement universitaire ; j’essaye seulement, en tant qu’amateur, d’apporter moi aussi  ma pierre à l’édifice anticapitaliste dans la dernière ligne droite de ma vie. D’ailleurs j’ai eu besoin, tout au long de ce livre des analyses de ceux qui sont de vrais professionnels et que je cite : entre autres D. Plihon, D. Clerc, M.Allais, et vous évidemment (p.108)

show_image.php.pngVous dites « Tout ce qui est juste dans ce livre (et il y a des choses justes) figure dans tous les livres d’économie et est exprimé de façon aussi pédagogique. Je pense notamment au mécanisme basique de création monétaire qui est expliqué partout. »

Certes, mais qui lit les manuels d’économie universitaires, hélas ? Quel pourcentage des gens que vous interrogez dans votre entourage ont compris l’origine de la monnaie,  du crédit et de la dette? Combien pensent encore que les banquiers ne peuvent prêter que des épargnes existantes ou des financements des Banques Centrales (ou pire, des États), que ce sont les dépôts qui permettent les crédits ou pire qu’il n’y a d’autre monnaie que celle existante qui circule de plus en plus vite, donnant « l’illusion » de sa multiplication?

Même des gens ayant travaillé de longues années dans la banque, comme  Paul Jorion par exemple (dont le blog est un des plus lus actuellement) ne veuLent pas admettre le principe de la création monétaire par les banques, jouant sur les mots monnaie et reconnaissance de dette, mais en plus considérant que les banques ne peuvent prêter qu’une épargne préalable et que la monnaie bancaire n’est pas de la monnaie.

(voir, par exemple : « La dimensionnalité de la monnaie - Reconnaissance de dette et monnaie »  http://www.pauljorion.com/blog/?p=3076,
et « Argent et reconnaissance de dette  : de faux jumeaux » http://www.pauljorion.com/blog/?p=1289 , ou http://www.pauljorion.com/blog/?p=2908#comment-27754 ) .

D’autre part Jorion ne veut pas trop entendre parler des universitaires qui, selon lui, se trompent dans leur explications de la « soi disant création monétaire par le système bancaire » (les crédits font les dépôts) et préfère penser que c’est Helmut Creutz qui a raison (« Pourquoi il n’y a pas de « création monétaire » par les banques commerciales, par Helmut Creutz » : http://www.pauljorion.com/blog/?p=1135 )

argentdette.jpgJ’ai trouvé le même raisonnement par exemple chez Dominique Reynié, pourtant professeur des Universités en science politique à l’Institut d’études politiques de Paris (qu’on voit souvent à « C’est dans l’air » ) et sur le blog du journaliste bien connu à Bruxelles, Jean Quatremer. Et vous savez bien que même certains banquiers tiennent le même.

Tous sont d’importants relais d’opinion. Alors, n’y a-t-il pas un gros travail d’explication et de vulgarisation à faire dans toutes les catégories de la société, y compris les politiques, les journalistes et les intellectuels ?

Pire à nos yeux : dans tous ces livres économie, nous n’avons nulle part trouvé de critique au droit de création monétaire par le privé, ou qui pose la question de la légitimité de ce « droit ».

Mais encore pire ! Aucun ne semble soulever actuellement la thèse et la question que nous soulevons dans ce livre : pourquoi l’État est t-il obligé à payer l’intérêt à ces banques privées, directement ou indirectement, pour son propre financement ?

C’est donc ce point qui nous a semblé central à expliquer.

(Cliquez dessus pour agrandir l'image)

Base_et_masse_monetaires_modifie.JPG

Les intérêts de la dette, c’est 120 millions d’euros par jour ! Et malgré les 1300 milliards d’euros d’intérêts que nous avons payés depuis janvier 1973 (article 25 de la loi du 3 janvier), nous devons toujours 1300 milliards d’euros de capital, ce qui prouve bien que les comptes recettes/dépenses des administrations publiques seraient globalement sur ce long terme en équilibre s’il n’y avait pas nécessité de financement de la dette publique auprès du privé.

arton958.gifSommes nous dans une situation « logique » lorsque les banques commerciales financent par création monétaire des titres de la dette publique qu’elles peuvent ensuite mettre en pension auprès de la Banque Centrale, alors que cette même Banque Centrale ne peut elle, émettre des titres de dette publique ni prêter directement aux États? Ne faut-il pas dénoncer ce fait ?

Quand nous avons utilisé le terme « ex nihilo » nous avons bien précisé que cette création était bien néanmoins « sous garanties » (p.40) et nous expliquons correctement, je crois,  le fait que cette création est toujours décidée (devrait toujours être décidée) sur la foi d’une anticipation d’un acte productif qui suivra le crédit et de garanties acceptées par le banquier et sur la demande du secteur non bancaire (p.42).

amero3.jpgPar contre, nous nous opposons à l’acceptation de l’idée globalement admise que cet acte productif ayant pour conséquence une plus-value, intérêts étant considérés comme  une partie de cette plus value, ceux-ci doivent être versés aux créateurs privés de monnaie. A notre sens, c’est la collectivité dans sa totalité qui doit toucher ce bénéfice de la monétisation d’actifs ou de potentialité d’actif.

Ces deux points (dette publique et revenus de seigneuriage), nous amènent à dire que TOUTE la monnaie doit être créée par la collectivité (via une Banque Centrale lui appartenant), qui en touchera ainsi les fruits. Le problème de la justification des intérêts des épargnes préalables étant un autre sujet dans lequel nous ne sommes pas rentré car il mérite un autre débat.

rendre_la_creation_monetaire_a_la_societe_civile_philippe_derruder-2.jpgLa citation exacte et complète de Bernard Maris est : « … la monnaie est détachée de tout support matériel, on peut créer de la monnaie à l’infini » (p. 53). Oui, la limite est donnée par le système productif et la quantité de monnaie n’est pas extensible à l’infini. Aurions-nous sous entendu l’inverse ? Cette citation de Bernard Maris est évidemment à relier à ce qui précède immédiatement, où il explique que « la vraie garantie de la création monétaire c’est l’anticipation de l’activité économique ». Qui plus est, si Bernard Maris utilise ce mot « à l’infini » c’est pour marquer les esprits, c’est une « image ».

Nous avons écrit « Le montant des intérêts, qui n’est jamais créé avec le capital, place la population mondiale dans la situation où le montant global de sa dette est supérieur à la masse monétaire disponible » et je maintiens… mais peut être la formulation n’est t’elle pas la meilleure possible, je le reconnais. Au temps T0, la masse monétaire corresponds (au passif des banques) au montant des créances (à l’actif des banques)… mais au temps T+1, il faudra bien rembourser capital et intérêts … d’où vient la monnaie représentant les intérêts? Il est vrai que « si  je perçois mon salaire à la fin du mois (en monnaie), je ne dois rien à personne. Si je le dépose à ma banque, c’est la banque qui me le doit »… mais cette monnaie n’a-t-elle pas à l’origine de son origine, été créée par le crédit ? Et ne faudra t-il pas un moment que le bénéficiaire du crédit la rembourse, avec intérêt ? Et ces intérêts, qui vont les créer si ce n’est les banques commerciales à l’occasion d’un autre crédit « en plus, quelque part » ? Voilà ce que nous voulions dire.

amero.jpgVous rajoutez : « Tout développement économique (qu’il soit productiviste ou au contraire qualitatif), donc toute « accumulation » exige un financement. Et, à l’échelle macro-économique, il faut une création monétaire. Alors que, sur un plan micro-économique, un raisonnement à partir de l’épargne préalable suffit. Donc la dette n’est pas un mal en soi. »

Avons-nous dit le contraire ? Nous disons seulement que la création monétaire ne doit pas avoir pour origine une création « privée » même réglementée. Mais nous disons surtout que ce sont les intérêts payés au privé par les administrations publiques qui n’ont plu d’autres sources de financement qui posent problème. Est-ce donc si « logique » que personne ne soulève même plus ce sujet ?

Vous écrivez : « Ce qui fait problème, c’est la structure de la dette (pour faire quoi ?) et c’est la nature sociale de ses créanciers. Il va de soi que ce sont les riches, et leurs institutions financières, qui détiennent la majorité des bons du Trésor. Le problème est donc de savoir qui leur paiera des intérêts et qui leur remboursera leur capital. Si la fiscalité est très progressive, aucun problème : les riches paieront aux riches. Si la fiscalité est injuste, les pauvres paieront aux riches. Donc, première mesure à prendre pour limiter les inconvénients de la dette publique : réforme radicale de la fiscalité. »

creation-monetaire.jpgTout à fait d’accord avec le débat nécessaire sur la structure de la dette. Par contre, la régulation de la dette publique par la fiscalité est une demi-mesure. Aucune dette publique ne doit être due au privé, mais elles doivent l’être à la collectivité. Comme la BdF est une entreprise publique, se payer des intérêts à soi même n’a pas de sens. Si on considère le cas de la BCE qui serait prêteur (hypothèse de refonte des Traités) , la BdF détenant environ 20% de la part en euro de la BCE, il ne faudrait pas que la part des crédits consentis à la France par la BCE dépasse 20% de la part de l’ensemble des crédits consentis à l’ensemble des pays de l’eurozone..

Vous terminez en écrivant : « Si les gouvernements hésitent à réformer la fiscalité, ils n’ont plus d’autre solution pour alléger la dette que de laisser filer l’inflation ou promouvoir une croissance astronomique à un taux plus élevé que le taux d’intérêt. Dans les deux cas, des inconvénients en vue. Depuis l’éclatement de la crise financière, les dettes publiques s’envolent. Il n’y aura pas d’autres solutions durables que de faire payer la crise à ses fautifs. »

A notre avis les gouvernements ont une autre solution pour alléger la dette : C’est de financer le renouvellement nécessaire des emprunts par la BdF ou la BCE à chaque échéance de dette. En 10 ans (moyenne des maturités ?) le problème serait réglé : il nous resterait une dette à nous-mêmes, non productive d’intérêts, et c’est plusieurs dizaines de millions d’euros d’intérêts par jour que nous éviterions de payer aux déjà plus riches (120 millions par jours actuellement). Ceci n’empêche évidemment pas une réforme nécessaire de la fiscalité que j’approuve à 100%.

Ce livre – avec ses erreurs et ses imprécisions - n’a jamais eu d’autre prétention que de rappeler au citoyen “ordinaire” quelques vérités sur la création monétaire et son corollaire,  la dette publique. Notre seul vœu est que ce débat puisse envahir l’espace public et je ne doute pas qu’Attac s’y emploiera également avec toute sa force.

En attendant, pouvez-vous, Jean-Marie, nous aider sur notre nouveau wiki  http://monnaie.wikispaces.com/  (ou http://www.detteetmonnaie.fr/ ) à expliquer aux lecteurs ce qu’est la monnaie et comment elle est créée, et les conséquences sur la dette publique. Vos interventions seraient les bienvenues.

Avec mes salutations respectueuses,

A-J Holbecq, co-auteur avec Philippe Derudder, de LA DETTE PUBLIQUE, UNE AFFAIRE RENTABLE.

Voir aussi création monétaire pour les nuls :

http://www.societal.org/monnaie/creationmonnaiepourlesnul...

Voir aussi video pour les nuls sur l'argent dette :

http://lemondedissident.20minutes-blogs.fr/archive/2009/0...

ainsi que ce texte :

http://www.apophtegme.com/COUPS%20DE%20GUEULE/arnaque.htm

aussi ce site du Quebec:

http://monnaies.quebecblogue.com/accueil/qui-cree-largent...

Source :

http://www.yvesmichel.org/holbecq/espace-economie-alterna...

22/07/2009

L’argent dette, de Paul Grignon

L’argent dette, de Paul Grignon ou le système monétaire pour les nuls

argentdette.jpgUne vidéo circule de plus en plus sur le web, ces dernier temps, « l'argent dette » de Paul Grignon. Extrêmement pédagogique, elle explique comment l’argent est créé par les banques, en contrepartie d’une dette, c'est-à-dire d’une promesse de remboursement. Les titres qui circulent dans les marchés, et en particulier les titres hypothécaires, correspondent donc à des « promesses » dont la valeur est, comme toute promesse, intimement liée à la foi qu’on leur accorde. Cela permet de mesurer à quel point la confiance est au cœur du système monétaire et financier. Sans confiance, ces promesses de remboursement n’ont aucune valeur et la monnaie créée n’est la contrepartie de rien.

L’autre intérêt de cette vidéo est qu’elle montre que les ménages, les entreprises et les administrations sont tous endettés. Mais auprès de qui ? En réalité, personne ne prête l’argent qui augmente la dette globale, vu qu’en général, le niveau d’épargne d’une économie est toujours inférieur au volume de la dette. L’argent est donc créé par les banques au moment des emprunts. Conséquence : si l’argent est créé par la dette globale, cela signifie que la dette globale est nécessaire à la croissance économique. Sans augmentation de la dette, pas de création monétaire et donc pas de croissance. Dès lors, il est absurde de vouloir réduire la dette publique, et dangereux, même, de vouloir la rembourser. Cela reviendrait à détruire de la monnaie. D’ailleurs, comme le montre le tableau suivant, les pays qui ont cherché à réduire les déficits publics (l’Espagne, le Royaume-Uni notamment), sont aussi ceux pour lesquels la dette privée a le plus augmenté, la seconde devant nécessairement se substituer à la première pour qu’il n'y ait pas destruction monétaire.

Endettement comparé en % du PIB en 2006

Dette_Europe

Source: Sapir 2008

La seconde partie de la vidéo (après la première demi heure), plus politique et polémiste, doit être considérée avec prudence. Deux raisonnements sont en effet incomplets. Tout d’abord, l’idée selon laquelle la dette globale augmente de façon exponentielle est fausse. Deux mécanismes viennent réduire les mécanismes de création monétaire : la faillite des emprunteurs (dont le volume n’est pas négligeable) et l’inflation (qui n’est pas évoquée à ce moment-là de la vidéo). En effet, si les taux d’intérêt sont égaux à l’inflation, alors le volume de la dette globale reste stable en valeur. Si l’on prend en compte les faillites, il faudrait alors que les taux d’intérêt bancaire soient légèrement supérieurs au taux d’inflation pour empêcher la croissance de la dette. Au total, il n’y a aucune raison pour considérer que sur le long terme la croissance monétaire est exponentielle. La période actuelle montre qu’on peut détruire massivement de la monnaie lorsque la sphère financière décroche trop de la sphère réelle.

L’autre analyse infondée concerne la relation entre croissance économique et limites écologiques. L’argument selon lequel il ne peut y avoir de croissance durable dans un monde fini est fallacieux. En effet, la croissance économique n’est pas nécessairement une croissance matérielle qui suppose un prélèvement supplémentaire de ressources naturelles. En réalité, la dimension matérielle de la croissance est faible. Les services sont nettement majoritaires dans la production d’une économie et ceux-ci ne sont pas consommateur de ressource. Par ailleurs, il ne faut jamais oublier que la croissance n’est jamais qu’une création de valeur. Or, il n’y a pas nécessairement corrélation entre la valeur d’un bien et son impact écologique ou sa consommation de ressources. Je ne suis pas sûr par exemple, qu’un écran LCD soit plus consommateur de ressources qu’un écran à tube cathodique. Les voitures d’aujourd’hui sont plus économes en ressource que celles d’il y a 30 ans. Cela ne les empêche pas d’avoir davantage de valeur. Enfin, le recyclage, est une matière de créer de la valeur supplémentaire en diminuant l’exploitation des ressources de la planète.

Au total, cette vidéo est extrêmement intéressante et pédagogique, mêmes si certains raisonnements sont incomplets dans sa deuxième partie. Pour avoir enseigné les mécanismes de création monétaires, je sais à quel point c’est difficile à faire comprendre. La première demi-heure est à ce titre un chef d’œuvre sur le plan pédagogique.

Source:


04/07/2009

Bonus et primes : le (résistible) chantage des « compétents »

Bonus et primes : le (résistible) chantage des « compétents »

jeudi 26 mars 2009, par Frédéric Lordon

Si on le regarde comme un texte de blog, c’est épouvantablement long. Si on le voit comme le chapitre d’un livre à venir, rendu disponible tout de suite, et qu’on se met dans la disposition adéquate pour le lire comme tel, peut-être que ça passera un peu mieux...

De la crise que connut la Grèce antique issue de la décomposition de la royauté mycénienne en la première agora, Jean-Pierre Vernant, citant Theognis, indique très clairement le germe : « Ceux qui aujourd’hui ont le plus convoitent le double. La richesse, ta chrémata, devient chez l’homme folie, aphrosunè » [1]. Et Vernant, décrivant l’état des mœurs de cette Grèce du VIème siècle en crise d’ajouter pour sa part : « Qui possède veut plus encore. La richesse finit par n’avoir plus d’autre objet qu’elle-même (…), elle devient sa propre fin, elle se pose comme besoin universel, insatiable, illimité, que rien ne pourra jamais assouvir. A la racine de la richesse, on découvre donc une nature viciée, une volonté déviée et mauvaise, une pleonexia : désir d’avoir plus que les autres, plus que sa part, toute la part. Koros, hubris [2], pleonexia sont les formes de déraison que revêt, à l’âge de Fer, la morgue aristocratique, cet esprit d’Eris [3] qui, au lieu d’une noble émulation, ne peut plus enfanter qu’injustice, oppression, dusnomia [4] » [5].

Il n’y a sans doute pas pire erreur historiograhique que l’anachronisme c’est-à-dire, quand leur écart est trop important, la lecture d’une époque par rabattement d’une autre – or de la Grèce antique à notre société, tout ou presque diffère, et jusqu’aux catégories les plus fondamentales de l’esprit humain. Mais le droit à l’analogie reste intact, dès lors qu’il est capable de contrôle réflexif et se sait lui-même, et il faudrait être atteint d’autisme méthodologique pour n’être pas sensible à cette évocation hellénistique ni tirer quelques parallèles. Peu importe qu’Athènes ne soit pas Wall Street : ces textes nous parlent et disent une vérité qui fait terriblement sens dans les deux cas : le déchaînement sans frein de la pulsion d’accumulation ravage les sociétés. On peut d’autant moins échapper à ce rapprochement d’époques, fussent-elles par ailleurs si dissemblables, que les termes mêmes dans lesquels la société grecque se représente son propre état de crise résonnent immédiatement avec notre situation contemporaine, et que le registre d’une étiologie de la décomposition morale est bien celui qui convient dans les deux cas.

La grande résurgence des inégalités Retour à la table des matières

Vernant ne donne pas de détail quant aux schèmes et aux croyances, s’il y en eut, qui purent servir, un temps, d’assise légitimatrice à l’enrichissement sans frein de quelques uns. C’est peut-être là une différence avec notre époque qui, elle, n’aura pas manqué d’être intarissable sur la question. C’est qu’il en fallait du travail de rationalisation pour rendre socialement tolérables des polarisations de revenus et de fortunes incompréhensibles, comme sorties des congélateurs de l’histoire puisque la répartition secondaire [6] dans les années 2000 a retrouvé presque à l’identique sa structure… des années 1920, sorte de « retour vers le futur » qui en dit long sur la prétention générale du capitalisme au progrès social. Il fallait donc une certaine propension au ravissement pour s’extasier, comme certains, à propos de la « stabilisation des inégalités » en France, constat parfaitement myope, et seulement explicable par la combinaison du désir de croire et de l’insuffisant pouvoir de résolution des instruments d’optique. Certes, le rapport entre le revenu moyen du décile supérieur et celui du décile inférieur ne s’est pas sensiblement dégradé [7]. Mais cet indicateur grossier loupe tout ou presque de l’évolution des inégalités et notamment des grands mouvements qui ont rebattu les cartes à l’intérieur même du décile supérieur.

Il est utile pour commencer d’indiquer qu’on entre dans ce décile le plus aisé avec un revenu annuel de 33 190 euros en 2006 [8] … donnée de nature à relativiser la notion de « richesse » que suggère spontanément l’idée des « 10 % les plus riches ». C’est bien parce que ce décile a perdu toute homogénéité, et que les moins riches des plus riches ne sont pas si riches, que le ratio décile supérieur / décile inférieur en termes de revenu moyen n’a pas explosé. Mais à l’intérieur du décile supérieur, la variance est devenue extrême. Entre ceux du bas – à 33 000 euros l’an – et ceux du haut, il n’y a plus aucune commune mesure. Il faut en fait commencer à regarder le décile supérieur du décile supérieur (soit le centile supérieur, les 1 % les plus riches) pour commencer à apercevoir quelque chose de significatif, et encore. Pourvu qu’on dispose d’une optique de précision il est préférable de scruter les 0,1 %, voire les 0,01 % les plus riches pour voir vraiment ce qui se passe et comprendre ce qu’inégalité veut dire. Pour qui douterait que des évolutions s’y produisent à grande vitesse et que l’intérieur même du décile est en train de s’étirer prodigieusement, Camille Landais rappelle que, là où le revenu fiscal déclaré de 90 % de la population française a augmenté de 4,6 % entre 1998 et 2006, celui du 1 % supérieur a augmenté de 19,4 %, celui du 0,1 % de 32%... et celui du 0,01% de 42,6 % [9] !

A part les revenus du capital en général, ce sont les revenus des hauts salariés de la finance ou « proches de la finance » – on entendra par là tous les patrons, quasi-patrons (fonction de direction générale) et autres cadres très supérieurs dont la rémunération incorpore une forte composante financière (stock-options) – qui expliquent pour l’essentiel l’explosion inégalitaire. Rien d’étonnant donc que ce soit à leur sujet que la pensée libérale ait consacré le plus clair de son attention – l’effort de fabrication légitimatrice se devait d’être à la hauteur de l’énormité de ce qui demandait à être légitimé… Comme on sait, à la fin des fins, ces flots de discours ne sont jamais que l’infinie déclinaison d’une seule « idée » : le mérite. Il fallait déjà un travail idéologique intense pour faire accepter que le rapport entre le salaire ouvrier moyen et le salaire patronal soit passé de 1 pour 30 à 1 pour 300, variation qui, dans les équations morales-libérales du mérite, ne peut avoir d’autre signification que la soudaine multiplication par dix du mérite relatif patronal. On notera au passage la nécessité d’en appeler à de subtils arguments qualitatifs, car en termes purement extensif de temps travaillé et en faisant l’hypothèse maximale que les patrons ne dorment plus du tout, ils ne pourraient jamais travailler que trois fois plus qu’un ouvrier faisant ses huit heures quotidiennes, du moins tant que la journée astronomique refuse la rupture sarkozyste et demeure stupidement bloquée à 24 heures. C’est donc que le temps patronal est devenu d’une essence supérieure, ou que leur productivité s’est accrue dans des proportions sans commune mesure avec le reste de la population active.

Pendant la débâcle, l’enrichissement continue Retour à la table des matières

Les périodes fastes rendaient déjà malcommode de faire avaler ces rémunérations hors norme avec pour seul motif l’argument du « mérite », mais que dire de leur persistance quand tout n’est plus que déconfiture ? Car c’est peut-être l’une des caractéristiques sociales les plus frappantes de la crise, et en même temps les plus symptomatiques de la dusnomia [10] contemporaine, qu’elle porte d’ailleurs à une extrémité inouïe : les fortunés ne veulent plus rien céder. Père Ubu déjà : « Encore une fois, je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un sou » [11]. Devenus en ce sens ubuesques sans qu’on s’en aperçoive et pour cette seule raison que leur mise est moins ridicule (pas de guidouille, pas de crochet à merdre, parfois des gros ventres mais pas de serpentin dessus), les très riches du capital – industriel et surtout financier – ont eu deux décennies pour liquider les complexes de l’enrichissement hérités de la période fordienne, où des écarts maximaux de 1 à 30 faisaient normes, limitant de facto les ostentations de richesse socialement tolérables, et pour installer progressivement une nouvelle norme, on pourrait même dire une norme d’un nouveau type : la norme du maximum, c’est-à-dire de l’illimité. La nouvelle norme, c’est qu’il n’y a plus de norme, et donc plus rien qui retienne ni les mouvements de captation ni ceux de démonstration. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans le détail des transformations de structures qui ont rendu possible pareille évolution, notamment en matière de rémunérations patronales [12], mais de refaire ce constat, maintenant de sens commun, des effets moraux de trois décennies qui ont vu d’abord les riches relever la tête, puis se déboutonner franchement, et enfin ne plus connaître aucune retenue – on ne sait plus où piocher parmi les innombrables anecdotes racontant chacune à leur manière les affranchissements de l’indécence, depuis le mariage de l’héritière Arnault jusqu’à la conversion proclamée aux valeurs de l’argent du premier personnage de l’Etat, en passant par la dérive sans fin de la goinfrerie patronale attestée par les statistiques annuelles des rémunérations du CAC 40.

La période ouverte par la crise ajoute cependant une touche inattendue – et en même temps tellement prévisible par simple extrapolation – avec le refus caparaçonné de « bon droit » de lâcher quoi que ce soit, stock-options, bonus ou parachutes dorés, au moment de la grande débâcle. L’erreur consisterait à voir une forme de défi social, ou de provocation ouverte, là où il n’y a pas autre chose que le sentiment d’un « acquis légitime », finalement pareil en son genre à celui que les engraissés reprochent aux plus modestes de défendre, eux sous le nom d’« acquis sociaux » – et l’on voit sans peine l’abîme qui sépare ces deux sortes d’acquis. Que les classes intéressées puissent nourrir un sentiment de « légitimité » à propos de la richesse et penser sa croissance « naturelle », ou au moins son irréversibilité, comme un « droit », c’est le genre d’indice qui, en raccourci, en dit plus long sur une époque que n’importe quelle analyse et livre tout d’un certain état de décomposition morale dont le lieu exclusif est en haut.

Il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot « moral » tel qu’il est employé ici. « Moral » parle de l’état des mœurs et dit positivement [13] où en sont les plus fortunés dans leur rapport à eux-mêmes et au reste de la société. C’est pourquoi rien ne serait plus faux, dressant un tableau où l’état moral a sa part, que d’imaginer l’analyse enfermée par le fait dans le registre conséquent des solutions « par la vertu ». Indiquer l’état moral d’une société, ou plutôt d’une classe, n’implique en rien que sa réforme soit à la portée d’une reprise morale de la classe par elle-même, comme par un sursaut de vertu ou, dans les termes du sabir contemporain, un geste d’« éthique » – elle débouche même la plupart du temps sur la conclusion exactement inverse. C’est qu’il est temps de prendre acte du naufrage définitif de la régulation du capitalisme par la vertu qui, pour ramener les enrichis à la raison, n’a jamais eu d’autre ressource que leur bonne conscience et leur bon-vouloir, avec les brillants résultats que l’on sait – et que l’on pouvait imaginer dès le début [14]). Car voilà beau temps que la corporation des privilégiés – les vrais – sent monter le flot de la critique et jure qu’elle va « d’elle-même » y apporter une réponse. De la même manière que la finance a juré, crise après crise, que rien n’était pire que la réglementation, serment qui était le plus sûr passeport pour leur reconduction éternelle, comme en témoigne la crise des subprimes quelques années après les solennelles promesses du krach Internet, le patronat en matière de rémunérations exorbitantes s’engage sur tous les tons à l’auto-modération et, pareil aux hallebardiers de l’Opéra, chante « marchons ! marchons ! » en piétinant sur place – avec l’intention manifeste de ne pas faire un pas.

Totalement désinhibés Retour à la table des matières

A défaut d’un tableau d’ensemble, il n’est pas inutile de donner quelques échantillons d’éthique et d’autorégulation pour l’édification tardive des amis de la vertu. Avant que ne soit formalisé en fin d’année 2008 son rachat par Bank of America, John Thain, président de Merrill Lynch a décidé que lui-même et ses troupes avaient bien mérité un dernier petit bonus pour la route – entre 4 et 5 milliards de dollars, alors même que Merrill apporte en « dot » à son mariage 15 milliards de pertes qui ont conduit le Trésor US à lui fournir 20 milliards de dollars supplémentaires d’argent public et une garantie de reprise de perte de… 118 milliards. Pendant ce temps M. Thain a jugé important de refaire la décoration de son bureau : 1,2 millions de dollars – après tout, puisque l’argent public ne manque pas… La direction de la banque Citi pour sa part n’a pas pu résister au gros caprice d’un nouveau jet à 50 millions de dollars (et aussi de quelques hélicoptères). Attention, l’engin en vaut la peine : « un confort sans concession » promet le dépliant – on veut bien le croire. Citi, qui a laissé plus de 50 milliards de dollars sur les subprimes, est l’objet de l’un des plus gros plans de sauvetage public particuliers, à 300 milliards de dollars. Les unités de Lehman Brothers reprise par Nomura Securities par exemple, pour la zone Asie, ou les traders de Bear Stearns récupérés par JP Morgan ont vu leur régime « bonus » préservé voire même étendu… Même The Economist, qui passerait difficilement pour un ennemi de la finance, en a la nausée et parle de « pillage » [15], voire de « racket » [16]) – il est vrai que même pour le défenseur acharné de la méritocratie financière, le fait que 2008 soit la sixième plus grosse année en matière de bonus – au cœur d’une crise séculaire – est un peu difficile à avaler. Et pour nous donc… Pendant ce temps le président Sarkozy se gargarise d’avoir fait renoncer trois présidents de banques françaises à leurs bonus. Et vient de se souvenir de ceux de la cohorte des traders qu’on s’était bien gardé d’évoquer jusqu’ici, et auxquels on s’apprête à réserver les terribles rigueurs d’un « code d’éthique » de plus...

Il faut au moins accorder à la finance début de siècle un estomac hors du commun, et il y a comme ça des performances dans le cynisme qui forceraient presque l’admiration. C’est qu’en effet il faut avoir atteint les derniers degrés de la désinhibition collective pour, ayant d’abord accumulé dans des proportions défiant le sens commun pendant la bulle, puis fait éclater un séisme financier dont les conséquences frappent le corps social n’ayant eu aucune part ni aux profits antérieurs ni à la responsabilité du désastre, venir sans la moindre vergogne tendre la sébile au guichet de l’Etat… et prendre l’argent public avec pour seule intention de maintenir le train de vie et de prolonger l’âge d’or. Car, ainsi que les gouvernements déconfits commencent à s’en apercevoir, les plans d’aide servent à tout sauf à relancer le crédit. Bien sûr il n’y va pas que du mauvais vouloir bancaire dans cette brutale contraction du crédit, et des problèmes de coordination macroéconomiques y ont toute leur part [17]. Mais il est permis de parler d’effondrement moral au moment où les agents les plus argentés – et il faut ici tenir ensemble aussi bien les institutions que les individus, les banques et les banquiers – invraisemblables récipiendaires de la solidarité nationale (!), et dans des proportions auxquelles aucun autre groupe social, si nombreux et si défavorisé fût-il, ne pourrait prétendre, n’ont pas même l’élémentaire réflexe de décence qui consisterait à porter moins beau et à en rabattre un peu, bref à consentir une sorte de contre-don sous la forme de quelques renoncements symboliques. Mais non ! Comme Ubu, ils ne lâcheront rien.

On n’a que l’embarras du choix pour puiser dans le stock des anecdotes significatives entre le séminaire-relaxation de luxe pour les hauts cadres d’AIG (le plus gros assureur étasunien) le jour ou presque de l’annonce de sa faillite et du plus vaste plan de sauvetage public jamais lancé aux Etats-Unis, jusqu’au banquet monégasque à 150 000 euros pour cinquante cadres de Fortis, là aussi la semaine où la banque est faillie et rattrapée par 11,2 milliards d’euros de recapitalisation aux frais du contribuable [18], en passant par les tapis à 90 000 dollars du bureau de M. Thain, président de Merrill Lynch ; et pour tous les arc-boutés qui continuent de s’efforcer de justifier l’injustifiable et renverront ce genre de faits soit à l’ordre du détail insignifiant soit au registre de la dénonciation « populiste », il faut rappeler que le pointillisme est aussi une manière de composer des tableaux, et que ces « anecdotes », qu’on pourrait multiplier sur simple demande, sont les manifestations de ce que même la presse financière qualifie de « culture », au sens d’un ensemble d’habitudes incrustées, constituées en système, et devenu une norme autorisant des comportements auxquels les intéressés ne trouvent plus rien de répréhensible. On pouvait penser le « prend l’oseille et tire-toi » réservé au registre comique de Woody Allen, ou bien à celui du grand banditisme. Il apparaît partagé par une partie moins attendue de la population, pas exactement la plus à plaindre, jusqu’ici connue pour sa dénonciation écœurée de mépris de l’impéritie de l’Etat, mais pas gênée le moins du monde d’émarger à ses guichets, et pas davantage décidée à émettre le moindre remords.

« Sans bonus, les traders s’en iront »
– et pourquoi pas ?... Retour à la table des matières

Il est vrai que les « mécanismes du marché » sont mobilisables ad libitum pour fournir les « raisons » que les normes de la simple décence se refusent à donner. Aussi la défense s’organise-t-elle promptement autour des fatalités de la concurrence. Car on ne pourrait cesser d’engraisser les traders sauf « à les voir partir pour la concurrence » : « Les bonus, c’est un élément concurrentiel, explique le porte-parole d’un grand établissement interrogé par Le Monde, si on dit aux traders qu’ils n’auront plus de bonus, on n’aura plus de traders » [19]. Quoique se soustrayant d’emblée au registre moral et invoquant les pures lois de l’économie, il y a d’abord dans ce propos la manifestation en mots de l’abolition de toute régulation interne et d’une provocation de fait, sinon d’intention, lancée à la face de la société. Mais il y a surtout – sans doute à son corps défendant ! – l’ouverture d’une perspective qui ne manque pas d’intérêt : plus de bonus = plus de traders… Et après tout, pourquoi pas ?...

C’est en ce point précis que la rationalisation des bonus, croyant s’exonérer de reproches pour en appeler aux mécanismes impersonnels du « marché » – le « marché des traders » – s’enfonce en fait un peu plus dans l’ignoble et élève au carré le dégoût qu’elle croyait dissiper, en ajoutant à la persistance dans l’indéfendable une forme de chantage particulièrement caractéristique du capitalisme mondialisé, le chantage des compétents : « Retenez nous (avec beaucoup de sous), sinon nous partons ». Tous ces gens n’ont visiblement pas saisi que leurs exploits, maintenant consignés par l’histoire sous le nom générique « subprime », ne donnent pas d’autre envie que de leur désigner la porte et de les prier de ne la passer que dans un sens.

Qu’on n’aille surtout pas croire qu’il s’agirait là d’une réaction d’humeur. Tout au contraire, il s’agit d’une réponse des plus rationnelles. En premier lieu parce que le rapport de force n’est pas de leur côté : qu’ils partent c’est très bien, mais pour aller où ?... L’industrie financière licencie par charrettes entières et si quelques-uns parmi eux retrouvaient un poste ailleurs, il est très clair que le gros de la troupe resterait sur le carreau. Vous désirez partir parce qu’il n’y a plus assez d’euros ? Chiche !

En deuxième lieu parce que la fuite des « compétents » – on rit tout de même de se voir employer pareil terme à propos des producteurs d’un désastre d’échelle historique – n’aurait finalement que des avantages du point de vue de la souhaitable transformation d’ensemble des structures de la finance. Si, en effet, cette transformation doit être opérée, entre autres, dans le sens d’une réduction des nuisances de ladite « innovation financière » et d’une « désophistication » générale de produits dont la complexité a cessé depuis longtemps d’être convenablement maîtrisée par les opérateurs pour nourrir des risques hors de tout contrôle [20], alors il n’y a aucun regret à voir partir les plus « brillants » de ces supposés cerveaux vers d’autres cieux en ne gardant que les plus rustiques, à qui l’on ne confiera donc que les produits les plus simples… donc les plus maîtrisables et les moins risqués – exactement ce qu’il nous faut ! La finance, qui a eu la mauvaise idée de lier ensemble « compétence », complexité et risque de catastrophe, ne s’est donc pas aperçue qu’elle fournissait elle-même les armes pour se faire battre, et dissuader absolument les prises d’otages de ses compétents ; et l’on se demande en effet comment une crise de pareille ampleur, où les ressorts même de l’innovation financière sont directement en cause, pourrait ne pas conduire à rapprocher la célébration des « compétents » et l’énormité du désastre dont ils ont été les fauteurs, pour en tirer la conclusion qui s’impose avec la force de l’évidence : pas de bonus ou la porte !

Fuite des patrons, hémorragie de compétence ? Retour à la table des matières

L’argument ne vaut pas que pour la sphère des marchés financiers, car c’est la même invocation de la compétence qui prétend ordinairement justifier les extravagantes rémunérations patronales. Pour reprendre une objection formellement semblable à celle qui a déjà été avancée précédemment, il faudrait l’hypothèse d’une brutale et miraculeuse élévation de la compétence patronale en une décennie pour justifier dans les mêmes proportions le bond de leurs émoluments. Ainsi il faudrait tout donner aux patrons, sorte d’équivalents des « Trésors nationaux vivants » japonais (quoique ceux-ci ne réclament pas d’argent), et souscrire à toutes leurs demandes – auxquelles, dans ces conditions, on ne voit pas ce qui viendrait mettre une borne – sauf à encourir la pire des déconvenues : les voir partir. Et l’argument fait tache d’huile, s’étendant non plus seulement aux compétents mais aussi aux fortunés, que nous ne saurons jamais assez remercier d’investir ici leur précieux capital, sans lequel etc.

On n’a que l’embarras du choix pour ramasser des échantillons de cette increvable rhétorique de la compétence, ultime redoute de la défense-et-illustration des gros salaires en temps de crise, à ceci près que la déroute des compétents a atteint un degré si manifeste qu’elle en ferait presque fourcher les langues les plus boisées. A la suite de la décision du président Obama de limiter réglementairement la rémunération des présidents d’entreprises récipiendaires d’aides d’Etat, La Tribune interroge Laurence Parisot, présidente du Medef [21].

La Tribune — « Barack Obama a décidé de fixer à 500 000 dollars la rémunération annuelle maximale des dirigeants bénéficiant d’aides publiques. Est-ce une bonne chose ? »

Laurence Parisot — « C’est un grand risque. C’est le risque que partent des hommes ou des femmes qui sont peut-être pour partie responsables du drame économique actuel. Mais qui sont aussi les plus compétents pour mettre en place des solutions. »

Laurence Parisot est sans doute connue de longue date pour son agilité intellectuelle, mais il faut bien reconnaître qu’en cette occasion elle se surpasse absolument. Tant de choses en si peu de mots… – l’esprit patronal a un pouvoir de concentration dont les limites n’ont toujours pas été entrevues. Qui sont les dirigeants des entreprises naufragées ? « Des hommes et des femmes » dans leur pure, simple et commune humanité – qu’on méconnaît trop souvent : ils, elles sont comme vous et moi. Certes, ils, elles sont « peut-être responsables » du désastre, mais peut-être seulement – car on en parle, on en parle, or on n’est sûr de rien. A supposer qu’une enquête approfondie conclue à la possibilité de leur imputer quoi que ce soit, on gardera en tête que cette responsabilité ne saurait être que partielle – « pour partie ». Très logiquement cependant, l’ampleur de la catastrophe – « le drame économique actuel » tout de même… – ne peut en aucun cas conduire à mettre en doute la compétence des intéressés, sans doute pour la bonne raison que leur responsabilité n’est que partielle et éventuelle, mais aussi, on le sent bien, pour une raison plus profonde et plus générique, quoique son caractère de parfaite évidence rende en même temps difficile de le définir plus précisément. Il s’en suit en tout cas avec la force d’un syllogisme aristotélicien que ces gens-là sont les plus qualifiés pour réparer ce qu’ils ont magistralement détruit. Si cette conséquence ne peut être repoussée par aucun esprit correctement constitué, il s’en déduit l’ultime conclusion que leur rémunération ne peut souffrir d’être limitée – on sent même que Laurence Parisot, dans un climat adverse d’hostilité populacière, reste, par sagesse, un peu « en dedans » et qu’elle est empêchée d’aller jusqu’où elle voudrait puisque que sa pensée pleinement dépliée plaiderait sans doute pour quelques légitimes augmentations, considérant, par un argument d’asymétrie, que reconstruire est souvent beaucoup plus difficile – et partant méritoire – que détruire.

En tout cas nous voilà – une fois de plus – avertis : ce serait « un grand risque ». Le risque de « les voir partir ». Tout autre que Laurence Parisot conclurait que ce serait plutôt un risque de les voir rester, et qu’en ce sens, à défaut d’un congédiement immédiat – la seule solution véritablement raisonnable – une incitation en forme de réduction monétaire carabinée s’impose. Aussi, révélant par incidence les derniers degrés de l’enfermement idéologique où la patronne du Medef s’enfonce, à moins que ce ne soit l’insulte joyeuse et délibérée à l’élémentaire intelligence de ceux à qui elle s’adresse, la crise fait-elle voler en éclat les impostures de la compétence, mais pour simplement leur donner le relief hors du commun que n’a pas la chronique à bas bruit des ratages patronaux en temps ordinaires.

Compétents et incompétents, maîtres et élèves Retour à la table des matières

Mais, dans cette interview donnée par Laurence Parisot, et sans doute appelée à entrer dans les archives de la crise, il n’y a pas la moindre trace de malignité, sauf à supposer une vocation profondément dada qui se manifesterait ici pour la première fois. Car, en effet, c’est une sorte d’exploit de porter la logomachie de la compétence à ses dernières extrémités, et sans la moindre vacillation de ridicule, en n’hésitant pas à déclarer : « J’ai été frappée de voir que même les grands habitués de Davos, ceux qui connaissent toutes les clés de l’économie et de la finance, ont du mal à y voir clair et à penser l’après » [22]. Même les organisateurs du « sommet » de Davos y voient moins trouble… En octobre 2008, par un accès de lucidité tardive, Kevin Steinberg, directeur opérationnel du WEF (World Economic Forum) fait un mea culpa étonnamment rapporté par Bloomberg, agence d’information financière jusqu’ici peu portée à la critique des financiers : « Les énormes sommes d’argent déversées en notes somptuaires à Davos par les célébrités de Wall Street ont contribué à la complaisance des organisateurs du forum et les a conduits à flatter publiquement leurs points de vue, leurs desiderata et leur statut d’invités superstars [23]. » Klaus Schwab, le président du WEF y ajoute une touche d’hypocrisie rétrospective en déplorant que la finance n’ait rien voulu entendre – on n’a pas non plus souvenir d’avoir beaucoup entendu ses propres avertissements… – : « Ils savaient qu’un regard tant soit peu sérieux aux fondamentaux économiques montrait que la situation était instable. C’était du déni, un déni psychologique total [24] » ; et à propos de l’ambiance davossienne tournée progressivement à la party de luxe [25], Schwab promet solennellement : « Ceci n’arrivera plus… » – un invité de longue date de la party corrige plus lucidement : « Un exercice de modération est quelque chose que le secteur privé ne fait pas très bien… [26] ».

Il n’y a que dans les yeux d’enfant de Mme Parisot que toutes les lumières de Davos scintillent encore. Que les grands concierges de la mondialisation – ceux « qui ont toutes les clés » – n’y voient goutte, c’est pour elle à la fois un mystère incompréhensible et néanmoins un motif d’admiration continuée, en tout cas certainement pas une raison de remettre en cause la « grandeur » des luminaires davossiens, même s’ils éclairent à peine une bordure de trottoir. Dans une logique si particulière, mais si cohérente dans le délire, on ne s’étonnera pas qu’elle en conclue a contrario en l’inquiétant creusement du fossé entre les « compétents » et les « incompétents » : « On peut comprendre qu’a fortiori un salarié qui n’est pas censé lire des cours d’économie tous les matins soit vraiment stupéfait et par conséquent très angoissé par la situation [27] ». Mme Parisot aurait sans doute du mal à comprendre que c’est de l’entendre tenir ce genre de propos qui laisse « vraiment stupéfait », mais cependant moins « angoissé » qu’encouragé à s’opposer à elle par des moyens qui, à ce stade de désorganisation intellectuelle, ne pourront plus être purement discursifs.

A sa décharge, accordons-lui de ne faire que persister dans un partage de la compétence que toutes les élites libérales avant elle ont travaillé à établir et en lequel on pourrait voir l’une des composantes de l’exercice de la domination à l’époque individualiste, formes douces du pouvoir d’imposer qui s’habillent sans cesse de psychologie et de pédagogie, et ont conduit, en économie, à l’éclosion d’une série d’organismes spécialement dédiés à « l’explication » de l’économie à ceux qui ne la « comprennent pas » – il faudrait plutôt dire : qui ne la comprennent pas comme il faut – comme l’Institut pour l’Education Financière du Public, ou le Codice, Conseil pour la Diffusion de la Culture Economique, qu’on rebaptiserait avantageusement en Coboce, comme Comité pour le Bourrage de Crâne Economique. Il est donc évident pour Mme Parisot que l’énormité de la faillite financière – dont le corrélat nécessaire, quoique encore invisible à ses yeux, est une faillite intellectuelle de même proportion – ne saurait pour autant remettre en cause le partage des dirigeants et des dirigés, c’est-à-dire des enseignants et des enseignés, et que la compétence dûment rémunérée demeure le propre des mêmes sans rien avoir perdu de sa légitimité.

Ils sont plus dispensables qu’ils ne croient Retour à la table des matières

Il est à craindre que, jusque dans « le camp » de Mme Parisot, le mélange de franche bêtise et de cynisme en roue libre requis pour tenir de pareils propos se fasse de plus en plus rare, même si dans un premier de temps, la solidarité de classe suggère à tous les faillis de faire bloc et de ne pas concéder à haute voix ce que l’évidence impose pourtant. Car c’est une forme de vie qu’il s’agit de défendre, la vie à millions – de celles qu’on n’abandonne pas facilement. C’est pourquoi seule une force extérieure leur fera lâcher ce qu’ils ne lâcheront jamais d’eux-mêmes. L’interdiction des bonus pour les traders, la limitation drastique des écarts de salaire dans l’entreprise, par exemple à un rapport qui reviendrait à 1 pour 30 ou 1 pour 20, l’intégration des revenus financiers dans la fiscalité ordinaire, le relèvement des taux marginaux d’imposition à des niveaux qui conviennent aux revenus produits par les fortunes constituées pendant les deux décennies passées – Paul Krugman rappelle opportunément que l’administration Roosevelt n’hésita pas à relever ses taux jusqu’à 80 % puis 90 % [28], et nous découvrons tout d’un coup les marges inutilisées d’une politique de justice sociale – : toutes ces choses peuvent être envisagées sans qu’à aucun moment ne se produisent les catastrophes dont les « compétents » agitent sans cesse la menace, puisque d’une part, les compétents, assez souvent, ne le sont pas et que, d’autre part, si certains d’entre eux l’étaient vraiment et venaient à partir, d’autres attendent derrière eux avec une grande envie de prendre leur place !

C’est ici qu’apparaît ce coup de force idéologique magnifiquement réussi consistant à avoir imposé la tautologie selon laquelle ceux qui sont au pouvoir sont nécessairement compétents puisqu’ils sont au pouvoir. L’« évidence de la compétence » y est ainsi constituée par un renversement dans lequel la détention de la compétence est moins la cause réelle de l’arrivée au pouvoir que la détention du pouvoir n’est la preuve supposée de la possession de compétence. Cette inversion a bien sûr pour effet de rejeter dans le groupe des non-compétents ceux qui ne sont pas au pouvoir… et de faire oublier que, parmi ceux qui ne l’ont pas, il s’en trouve probablement qui l’exerceraient bien mieux. On pourrait d’ailleurs opposer aux patrons l’argument évoqués à propos des traders : qu’ils partent, mais pour aller où ? Se croient-ils attendus aux Etats-Unis ou ailleurs ? Le « marché des dirigeants » y est déjà formé sans eux, il est suffisamment concurrentiel et encombré, et nul ne les attend. Qu’on laisse donc partir sans crainte ceux qui se croient irremplaçables : d’abord ils pourraient bien revenir plus vite qu’ils ne l’imaginent, ensuite il s’en trouve pléthore derrière pour prendre leur place, enfin les attraits de la détention du pouvoir seront toujours suffisamment puissants pour en convaincre d’y céder même à rémunération « réduite ».

Bonus et primes, ou la captation individuelle
des efforts collectifs
– déconstruction du « mérite » Retour à la table des matières

Mais dire cela c’est rester prisonnier du schème de la compétence des individus, c’est-à-dire en définitive de l’homme providentiel – à qui par conséquent la société devra tout et donnera tout – et, partant, laisser de côté l’idée, au moins aussi pertinente, de la compétence collective. Quoique le libéralisme fasse sur elle une impasse quasi-systématique, aussi bien dans les formes de reconnaissance que dans l’encouragement à se développer, son existence est attestée dans les multiples expériences de sociétés coopératives, qui ne sont pas identifiées comme des « succès » pour cette simple raison qu’elles ne reconnaissent pas les critères habituels du « succès », ceux de l’expansion forcenée et de l’acharnement dans le profit. Ainsi la dépendance stratégique assumée du mouvement coopératif à la compétence collective a-t-elle la propriété de faire apparaître en creux l’énormité du contresens pourtant le plus central à la pensée libérale : le contresens « méritologique ». Si loin que le Medef se déclare prêt à aller dans la voie de la retenue (pas loin et de mauvais gré), il restera accroché à son idée du mérite qui, devenue indéfendable en temps de crise, justifie toujours à ses yeux qu’aux beaux jours toute la fortune de l’entreprise soit entièrement redevable à son chef. On peine rétrospectivement à croire qu’il ait fallu tant d’années pour en finir avec les parachutes dorés, « sanction » d’échecs tout aussi retentissants, en contravention manifeste avec la doctrine alléguée, et c’est probablement la raison pour laquelle, dans un premier temps au moins, l’opinion estime avoir obtenu gain de cause à l’annonce de l’abandon de ces pratiques [29]. Mais, pourvu d’ailleurs qu’on fasse abstraction des contraintes extraordinairement légères, en fait même complètement nulles, que le rapport du Medef envisage pour instituer cette « discipline », la question des énormes rémunérations en cas de « réussite » demeure de l’ordre des évidences si évidentes que c’est l’idée même d’en discuter qui semble baroque.

Il y a pourtant plus d’une raison d’en parler. A commencer par celle de « l’imputation du succès », il faudrait plutôt dire de « l’imputabilité » du succès, à savoir : de qui ce succès (de l’entreprise) est-il le fait, à qui revient-il de l’attribuer ? Dans la pensée libérale, l’imputabilité des effets ne fait pas l’ombre d’un doute : les individus sont libres, souverains et responsables. On sait ce que chacun a fait, on sait ce qui s’en est suivi, ce qui s’en est suivi est l’effet de ce que chacun a fait, l’intéressé en portera donc la responsabilité et en recueillera les fruits – ou les sanctions –, lui et lui seul. Il faudrait entrer dans une discussion proprement philosophique pour défaire cette fausse évidence de la responsabilité dont personne, ou presque, spontanément ne doute pourtant un instant. Mais c’est un terrain où le combat est perdu d’avance tant le schème individualiste-libéral est profondément ancré dans les têtes, et ce n’est pas avec des arguments philosophiques qu’on défait un certain sentiment de soi, un certain rapport de soi à soi hérité d’une généalogie séculaire.

Une objection moins profonde, mais de plus fort pouvoir de conviction, reste cependant possible qui, maintenant le schème de la responsabilité, ou de l’imputabilité, en modifie le point d’application : non pas des individus isolés et séparables, mais toujours des collectifs. Pour le coup voilà bien une idée qui a tout pour s’imposer avec la force de l’évidence, et d’une évidence bien fondée cette fois : par quelle aberration intellectuelle peut-on en effet envisager de n’imputer la réussite d’une entité éminemment collective, comme une entreprise, qu’à un seul individu, fût-il son « chef » ? Comme si le chef faisait tout tout seul ! Et même : comme si, sans le chef rien ne se faisait ! Les importants qui savent toujours aménager la doctrine au mieux de leurs intérêts ont une conscience discrète de ce vice de raisonnement, qu’ils savent parfaitement utiliser quand les choses tournent mal. Car on aura noté qu’en cas de déconfiture, tout soudain il n’y a plus que de la responsabilité collective. Total brise un de ses tankers mais la pollution ne saurait être imputée à son président : il y a l’armateur, le concepteur du navire, le certificateur qui lui a permis de prendre la mer, peut-être les météorologues qui n’ont pas suffisamment averti de la tempête, sans doute l’Etat, en fait toujours l’Etat, on ne sait pas pourquoi mais on trouvera – Matthieu Pigasse vice-président de Lazard Frères n’explique-t-il pas doctement que la crise financière a aussi pour responsable l’Etat ? [30] Cette fois il n’y a plus qu’une « chaîne de responsabilités », si longue, si étirée, que le président Total y a presque entièrement disparu. Pour les patrons il y a donc des chaînes qui libèrent… On les sort chaque fois que nécessaire et pour transfigurer le démérite individuel patronal en carence collective aussi étendue que possible. Cependant lorsqu’il s’agit d’annoncer les 12 milliards d’euros de profit de Total c’est son président et lui seul qui est au pupitre, et nul ne doit en douter : ce profit est bien son œuvre.

« Eat what you kill ! » Retour à la table des matières

La finance pousse le raisonnement à ses dernières extrémités. Elle formule elle-même ses maximes avec le zeste de cynisme qui fait sa marque de fabrique, et parle à propos du principe des bonus de la « eat-what-you-kill culture ». De même que la proie que vous avez capturée vous appartient en totalité, de même la plus-value que vous avez ramenée est votre profit. Portant la logique jusqu’à son terme, on se demande presque comment la banque ose en accaparer une part. Formidable paradoxe de la finance, marxiste qui s’ignore – mais d’un marxisme très particulier bien sûr. Car pour l’être vraiment, il faudrait dire que l’entreprise entière a été nécessaire pour produire la plus-value du trader, et ajouter que l’entreprise entière n’est pas une entité abstraite supérieure à ses salariés, mais la collectivité de ceux-ci et pas autre chose. Pour passer un ordre en salle de marché, il faut un back office en état de marche, des stratégistes qui ont produit des schémas d’anticipation, des analystes qui ont formulé des avis, et aussi un service qui règle comme il faut les factures d’électricité pour que les écrans ne passent pas au noir, des personnes qui font le ménage pour que la salle ne tourne pas à la porcherie – physiquement du moins. Le trader qui s’imagine souverain n’est donc rien sans tous ces collaborateurs de coulisse, et il pourrait prendre les paris les plus audacieux et les plus rémunérateurs, cliquer autant qu’il le veut ou aboyer dans un téléphone à s’en briser les cordes vocales, son agitation, sans ceux-ci, ne rapporterait pas un euro. A l’exact opposé des dilutions opérées en cas de crise, c’est donc ici l’extrémité de la chaîne qui revendique le produit de l’effort de toute la chaîne, et – le plus ahurissant – l’obtient !

C’est bien pourquoi la rémunération des traders est par excellence le front symbolique de la bataille : parce qu’il donne à voir sous sa forme la plus pure la logique à l’œuvre partout ailleurs dans la grande entreprise néo-libérale, où les dirigeants, progressivement gagnés par la « eat-what-you-kill culture » s’entretiennent mutuellement dans le délire méritologique leur attribuant, parce qu’ils sont en haut de la structure, le bénéfice moral, puis pécuniaire, des réussites de la structure. On reste plus perplexe encore de voir combien le discours patronal de « la rémunération bien méritée » aura réussi à se maintenir en dépit des maniements évidemment asymétriques de l’argument méritologique : les profits sont attribuables à ma responsabilité individuelle et les pertes à la responsabilité collective. Or, de ces deux imputations, il faut choisir ! On a compris de quelle côté penchait la présente analyse : dans des économies où la division du travail a atteint la profondeur que nous connaissons, le moindre acte productif est la somme d’une multiplicité de contributions qui rendent l’idée d’en attribuer le fait à une seule d’entre elles proprement absurde.

A supposer qu’on veuille bien lui accorder d’être davantage qu’une simple rationalisation des intérêts des dominants, la pensée libérale, qui ne veut connaître que des individus séparés, manque tout de la vie sociale dont elle prétend parler, et notamment qu’elle est… sociale ! Aussi la préservation du schème méritologique exige-t-elle de faire oublier en permanence le caractère intrinsèquement combiné des actes productifs et la fréquente impossibilité de les décomposer pour mesurer exactement les contributions individuelles. Dissimulée derrière la fiction de la « séparabilité » et de la « mesurabilité » – fiction à laquelle la théorie économique néoclassique a apporté son constant renfort sous l’énoncé de « la rémunération des facteurs à leur productivité marginale » – la vérité à refouler impérativement, c’est que la fixation des salaires est un processus politique. Nulle part il n’y a de maître-étalon objectif du mérite, qu’il soit moral ou « contributiviste », mais seulement des processus de pouvoir qui règlent des partages inégaux. Par un paradoxe que l’histoire de la pensée réserve parfois, la théorie économique qui, se réclamant d’Adam Smith, aurait dû poser le fait premier de la division du travail, donc de l’inextricable combinaison des travaux, aura été la moins capable d’en tirer les véritables conséquences.

Et si vraiment on voulait garder les bonus… Retour à la table des matières

La discussion ne s’arrête pas là. Car rien n’a été dit encore à propos des termes de « succès » ou de « réussite », jusqu’ici volontairement laissés dans le vague de guillemets opportuns. Or c’est peu dire que ces termes admettent de multiples définitions, et qu’en retenir une plutôt qu’une autre fait de belles différences. Là aussi, c’est un problème qu’il était préférable de ne pas soulever, car la préférence de certains pour une définition particulière demandait à ce que fût effacée la possibilité même de définitions latérales. Rien n’est moins neutre que l’idée du « succès », sauf à ce qu’elle ait préalablement reçu une définition très précise. Mais qui peut le dire en économie ? Les actionnaires ont dit leur mot en cette matière et ils ont tout fait pour qu’il soit définitif : le « succès » sera mesuré par le cours de Bourse, alias « la création de valeur » [31].

L’enrichissement du capital-actions est devenu l’étalon. Elle admet des variantes et des définitions intermédiaires, mais toutes ne font que décliner l’exclusif point de vue des actionnaires sur l’entreprise, et les formes restreintes dans lesquelles doit entrer sa « réussite ». Voilà défini le mérite patronal – et les façons de le « récompenser » qui s’ensuivent logiquement : indexation des bonus sur les profits et stock-options. Plus d’une décennie de ce régime a maintenant amplement montré ce qui résultait pour les salariés de cette définition-là du « mérite », et du parfait alignement subséquent des intérêts patronaux sur ceux des actionnaires, c’est-à-dire du non moins parfait déclassement de ceux des salariés. Aussi est-il difficile de résister à l’expérience de pensée qui consisterait à imaginer ce que deviendrait la gestion des entreprises, et la vie des salariés, si la « réussite », et à sa suite le mérite patronal, se trouvaient redéfinis, par exemple, d’après le nombre d’emplois créés, le taux de progression des salaires, ou un indicateur quelconque de satisfaction des employés quant à leur vie professionnelle. Si vraiment c’était trop demander que de renoncer, intellectuellement et pratiquement, au schème méritologique, alors que ce soit sous ces formes-là du « mérite », et non pas sous celles qui ont pour effet de systématiquement engendrer de la souffrance pour les écartés des bonus.

Notes

[1] Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF, 1962, p. 81 (rééd. 2004).

[1] Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF, 1962, p. 81 (rééd. 2004).

[2] Koros, le dédain orgueilleux ; hubris, le délire des grandeurs et l’ambition illimitée.

[3] Eris : dans sa version positive l’émulation, dans sa version négative la discorde.

[4] Dusnomia, la perturbation de l’ordre social.

[5] Jean-Pierre Vernant, op. cit., p. 81.

[6] Par opposition à la « répartition primaire » qui indique les parts respectives des salaires et des profits dans la valeur ajoutée, la « répartition secondaire » indique la façon dont le revenu global des ménages est distribué entre les différents groupes sociaux.

[7] Le rapport du revenu moyen du décile supérieur et du revenu moyen du décile inférieur est respectivement de 5,62 %, 5,63 %, 5,69 % pour les années 2003, 2004, 2005, mais passe tout de même de 6,62 % à 6,75 % de 2005 à 2006 (la discontinuité de 2005 s’explique par une nouvelle construction de l’indicateur statistique). Voir France, portrait social, édition 2008, éditions de l’INSEE, p. 119.

[8] Insee Première, n° 1203, juillet 2008.

[9] Camille Landais, « Les hauts revenus en France (1998-2006) : une explosion des inégalités ? », document de l’Ecole d’Economie de Paris, juin 2007.

[10] Voir note 4 supra.

[11] Ubu Roi, acte II, scène 7.

[12] Voir Robert Boyer, « How to control and reward managers ? The paradox of the 90s. From optimal contract theory to a political economy approach”, document de travail de la Régulation, n° 2005-1.

[13] Pour le public qui n’est pas familier des concepts de la science sociale, il faut rappeler que « positif » ne signifie pas, comme dans le langage courant, « approuvé » ou « valorisé positivement » et, en ce sens, ne s’oppose pas à « négatif », mais à « normatif » : « positif » qualifie ce qui est tel que c’est, par opposition à « normatif » qui parle de « ce qui devrait être ».

[14] A ce sujet, Frédéric Lordon, Et la vertu sauvera le monde… Après la crise financière, le salut par l’« éthique » ?, Raisons d’agir, Paris, 2003.

[15] « Looting stars », The Economist, 31 janvier 2009.

[16] « The bonus racket » , The Economist, 31 janvier 2009.

[17] Voir sur ce blog : « Pour un système socialisé du crédit ».

[18] En fait des contribuables ; belges, luxembourgeois et néerlandais.

[19] « Les banques préservent les bonus de leurs traders », Le Monde, 30 janvier 2009.

[20] Pour un argument plus substantiel sur ce point, voir Frédéric Lordon, « Réguler ou refondre ? Les insuffisances des stratégies prudentielles », texte non publié en cours de soumission à une revue académique, disponible auprès de l’auteur.

[21] La Tribune, 5 février 2009.

[22] Id.

[23] Craig Copetas, « “Out of control” Wall Street Chiefs Spurned Warnings at Davos », Bloomberg, 24 octobre 2008.

[24] Cité par Craig Copetas, art. cit.

[25] « The partying crept in… »

[26] William Browder, fondateur de Hermitage Capital Management Ltd, cité par Craig Copertas, art. cit.

[27] La Tribune, art. cit.

[28] Paul Krugman, L’Amérique que nous voulons, Flammarion, 2008.

[29] L’idée d’abandon demanderait à être en fait sérieusement édulcorée, comme l’atteste la lecture du rapport du Medef-AFEP sur la question, qui ne formule que des souhaits et laisse entièrement aux conseils d’administration, dont la souveraineté est rappelée plus d’une fois, le soin de leur donner la traduction qui leur sied. « Recommandations sur la rémunération des dirigeants mandataires sociaux de sociétés dont les titres sont admis aux négociations sur un marché réglementé », octobre 2008.

[30] Emission Revu et corrigé, France 5, 8 février 2009.

[31] Dans sa définition la plus rudimentaire. Car pour affirmer un point de vue précis, celui des actionnaires, l’idée de « création de valeur » est tout sauf précise : on peut en recenser jusqu’à quatorze définitions, toutes plus variées les unes que les autres, parfois même contradictoires ! Voir à ce propos Frédéric Lordon, « La “création de valeur” comme rhétorique et comme pratique. Généalogie de la valeur actionnariale », L’Année de la Régulation, n° 4, La Découverte, 2000.

par Frédéric Lordon

Source :

http://blog.mondediplo.net/2009-03-26-Bonus-et-primes-le-...

08/06/2009

Peut-on supprimer l’argent ?

Peut-on supprimer l’argent ?

Aristote.jpgAristote dénonçait en son temps (vers 384-322 avant J.C.) ce qu’il appelait « la chrématistique ». ce terme n’est pas très courant, et il « décrit la pratique visant à l’accumulation de moyens d’acquisition en général, plus particulièrement de celui qui accumule la monnaie pour elle-même et non en vue d’une fin autre que son plaisir personnel » (Wikipedia).

Cette notion s’oppose pour Aristote à l’économie (étymologiquement la règle qui régit la maison, la communauté), indispensable pour réaliser les échanges nécessaires à la vie en société. L’activité qui consiste à accumuler de l’argent pour lui-même est considérée comme déshumanisante, en ce sens qu’ elle nuit à la vie en communauté des animaux politiques que nous sommes.

On voit bien à quel point le problème n’est pas nouveau. Il semble bien que le capitalisme existât (sous une autre appellation) dès l’apparition de la monnaie. Ce qu’il faut également souligner, c’est le caractère nuisible de la pratique chrématistique déjà entrevu par Aristote. L’homme fait pour vivre en société ne participe pas au bien commun lorsque ses pratiques sont égoïstes.

flic_fric.jpgSi cela peut sembler logique à première vue, il faut tout de même rappeler sur quel paradigme est fondée notre économie : l’intérêt de chacun profitant à tous, la « main invisible ». on serait en droit de s’interroger sur la crédibilité d’une théorie se basant sur l’invisibilité de son mécanisme, mais les subtilités de cette théorie ne s’arrêtent pas là. Le terme « économie », qui selon Aristote est l’utilisation « positive » de l’argent (puisqu’elle profite au bien-être de la communauté) devient lorsqu’on change le paradigme fondamental le contraire de « l’économie » d’Aristote (puisque ce paradigme préconise l’accumulation de richesses pour sa satisfaction personnelle). Mais si l’on considère que cette même théorie soutient que la somme des intérêts individuels concoure au bénéfice de tous, alors ce terme « économie » devient acceptable.

Cri_du_peuple_jpg.jpgC’est sur ce renversement de paradigme que s’établit le capitalisme dans son acception d’aujourd’hui. par une subtile transformation des idées que représentent un mot, l’économie communautaire d’Aristote est devenue l’économie individualiste.

Faut-il donc pour se débarrasser de la chrématistique éduquer les populations au bien commun, en espérant que les dérives individualistes se résorbent, ou supprimer l’argent pour pratiquer les échanges autrement ?

Je vois déjà les réponses arriver en masse, les uns arguant que le capitalisme est le moins pire des systèmes, les autres qu’on a bien vu ce que donnait le communisme. sans compter d’autres encore qui se tiennent les côtes en évoquant le troc.C’est généralement à ce niveau de pensée que s’arrête le débat sur la monnaie.

Pourtant, les solutions pour parvenir à un monde « meilleur » (c’est à dire un monde où la chrématistique n’existe pas) existent sans doute, pour peu qu’on débride son imagination et qu’on aille un peu plus loin dans la réflexion.

L’une de ces solutions consiste à établir une gouvernance internationale autoritaire qui réalise au niveau mondial un collectivisme d’Etat, avec contrôle total des agissements des populations, ce qui rendrait rapidement obsolète l’utilisation de la monnaie. Chacun pourrait, suivant sa condition sociale, accéder ou pas à certains lieux, certains produits, certains services.

87911-sexe-fric-glande-et-diplome.jpgUne autre possibilité serait de parvenir à un conditionnement éducatif et social si abouti que le luxe et l’excès seraient considérés comme moralement inconcevables. Cette humanité parfaite n’existe évidemment pas, mais si elle était créée il ne fait aucun doute que le capitalisme s’effondrerait de lui-même, pour laisser place à une sorte d’ « autogestion » éclairée et stagnante, comme un retour au paradis originel. Le conditionnement philosophique de ce monde idéal serait proche des sociétés primitives, où une vie dans laquelle on serait vêtu d’un pagne en cultivant une petite parcelle suffirait à chacun... on peut toujours rêver.

La dernière hypothèse serait la suppression de la monnaie au profit du « don gratuit », une pratique qui rappelle la religion mais qui n’est en réalité que l’aspiration profonde des êtres humains. Le don gratuit est un acte généreux qui se différencie de l’échange par son absence d’obligation de retour. Il implique la mise en place d’un système différent basé sur l’opulence et non plus sur la rareté. L’avantage d’un tel système est grand, car il permettrait à la fois de satisfaire aux besoins essentiels de tous, et cela sans nuire à autrui.

Les suppressions des emplois liés à l’argent pourraient libérer l’homme de la contrainte du temps de travail, en lui en accordant plus pour la recherche de nouvelles méthodes, de nouvelles techniques favorisant l’amélioration des conditions de vie. Car ce système ne remet pas en cause le progrès technique : les défis qui attendent l’humanité sont gigantesques, et l’abondance en est un qui réclame beaucoup d’intelligences et de savoirs-faire.

dog.pngSeulement voilà : il semblerait bien que la première hypothèse soit celle retenue. Face à l’immensité des dégâts engendrés par des siècles d’individualisme centré sur les valeurs de concurrence et de rareté, la tâche consistant à envisager le partage et l’opulence peut paraître irréalisable. Alors, au lieu de s’acharner à comprendre pourquoi le capitalisme fabrique de la misère, l’homme fait semblant de croire que c’est le capitalisme qui la supprimera. Ainsi il peut continuer ses agissements égoïstes, sans avoir à se retourner sur ses propres erreurs. ni entrevoir les conséquences de celles-ci.

par caleb irri

19:04 Publié dans economie | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : argent, monnaie

25/12/2008

Et ca continue....

12345607.jpgEncore des mots, toujours des mots, rien de mots...rien que des mots....des mots fragiles, des mots facile............paroles, paroles, paroles!!!

vive la speculation boursière ! bin!? c'est pas la speculation qui est entrain de tuée le système financier et economique ,par des paris toujours plus débiles, en créeant des bulles de faux argent rempli de belle promesses?

oui pourquoi?

ah non, mais là, ce sont des nouveaux produits fiables!! Des produits anti-crise pour sauver votre patrimoine, une sorte de kit de survie financiere!! Voilà, le discours des traders en ce moment à la bourse ! véridique !!

Il semble que rien ne puisses servir de lecon à cette elite de la finance assoiffés d'argent. L'addiction est bien plus forte, que la raison. En meme temps les habitudes sont tenaces, surtout avec un cerveau structuré par le gain facile. Des drogués, je vous dit !!!

 

ARGENT07.jpg

Point de plan de relance pour les banques, mais juste de l'argent pour epongé les dettes pourris et réequilibrer les chiffres et bilans compta.

Et ca continue....., les banques peuvent refaire couler du faux argent dans leurs veines!!

l'addiction à l'argent a rendu fou ces gens, à t'elle point qu'ils ne se rendent pas compte, qu'ils achevent un systeme deja à l'agonie, à cause de ce genre de pratique!

Conclusion attendons nous à une année 2009 trés difficile. En meme temps, elle sera moins grave que 2010, 2011......jusquà 2012 où l'estocade sera donnée !

 

 

11:50 Publié dans economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : trader, bourse, argent, drogue

 
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